Interview : Frank Bornemann (Eloy)

Un opéra-rock racontant l’histoire fascinante de Jeanne d’Arc : un projet qui tenait à cœur à Frank Bornemann, fondateur du groupe de rock allemand Eloy. Un défi pour le moins ambitieux que l’artiste a relevé avec brio. Nous avons pu nous entretenir avec ce passionné d’histoire à l’occasion de la sortie de The Vision, The Sword and the Pyre Part 1. La deuxième partie de l’opéra rock verra le jour en 2018 et sera suivie d’un spectacle musical en langue… française ! Il est à parier que l’écoute de cette œuvre vous donnera envie de replonger dans les méandres de l’histoire.

Frank, il paraît que tu parles couramment français…

Frank Bornemann : Oui, c’est vrai. En tant que producteur, j’étais en contact avec des artistes d’origine française. J’ai donc appris la langue pour mieux me faire comprendre. Aussi, j’ai de nombreux amis et une communauté de fans basés en France. J’ai même habité dans l’ancien atelier et logement de Modigliani à Paris rue de la Grande Chaumière dans le 6ème arrondissement. Mais j’ai avant tout appris le français par pure passion pour cette langue.

Votre dernière tournée en 2014 et l’album live qui a suivi ont eu un énorme succès. T’y attendais-tu ?

Frank Bornemann : Pour être complètement honnête, non. C’était au moment où de nombreux musiciens de ma génération disparaissaient. Je tenais donc à remonter sur scène avant qu’il ne soit trop tard mais à la seule condition que je puisse le faire avec des membres originaux. Il était exclu que je remonte sur scène avec de jeunes musiciens comme le font de nombreux groupes à l’heure actuelle. Cette formation composée de deux claviers nous a permis de reproduire les morceaux le plus fidèlement possible et d’aller piocher parmi nos plus anciens titres.

Ce succès a du te conforter dans l’idée de ressortir un album sous la houlette d’Eloy…

Frank Bornemann : L’album devait paraître sous mon propre nom. Mais je ne voulais pas infliger aux fans d’Eloy d’attendre plusieurs années avant la sortie d’un album d’Eloy. J’ai réussi à convaincre mes acolytes de jouer sur ces morceaux, qui étaient pour la plupart déjà écrits. S’agissant d’un album concept, j’espère que les auditeurs prendront le temps de l’écouter et de l’apprécier à sa juste valeur.

J’ai pu lire que ce projet te tenait à cœur depuis de très nombreuses années. A quel moment as-tu commencé à t’intéresser à ce personnage historique ?

Frank Bornemann : L’histoire de Jeanne d’Arc me passionne depuis le début des années 90. Pour la petite histoire, j’étais en voyage à Paris à cette époque-là. Ma femme et moi nous sommes abrités dans la cathédrale de Notre-Dame un jour de forte pluie. Nous y sommes rentrés à un moment de festivités en l’honneur de Jeanne d’Arc. En me baladant dans la cathédrale, je me suis retrouvé devant une magnifique statue de Jeanne d’Arc. J’ai été surpris par le fait qu’il n’y avait que très peu de bougies à ses pieds. J’en ai allumé plusieurs pour les déposer devant la statue. Ce moment clé marque le début de cette passion. Peu de temps après j’ai composé le morceau Jeanne d’Arc figurant sur l’album Destination.

Et depuis ?

Frank Bornemann : Je me suis vivement intéressé pour l’histoire de Jeanne d’Arc depuis ce moment-là. Je fais partie de l’Association des Amis du Centre Jeanne d’Arc à Orléans. Cela m’a permis d’approcher des historiens, dont Régine Pernoud qui a créé l’association et Olivier Bouzy.

Comment as-tu abodé ce projet, sachant que l’histoire de Jeanne d’Arc suscite encore aujourd’hui bien des hypothèses de la part des historiens, tant sa vie a été riche en événements ?

Frank Bornemann : J’ai fait le choix de me servir d’un personnage historique témoin de l’histoire, Jean de Metz. Il décrit les faits et ses impressions tout au long de l’album. Le livret comporte d’ailleurs un texte d’introduction de Jean de Metz qui prépare l’auditeur au récit. Il est vrai que de nombreux films font des raccourcis historiques. Par exemple, la bataille décisive a eu lieu à Patay et non à Orléans. J’ai essayé de ne pas faire l’impasse sur des faits d’importants, comme sa venue à Vaucouleurs où elle fit la connaissance de Jean de Metz et vint trouver Robert de Baudricourt pour lui demander de la mener à Chinon auprès de Charles VII. J’ai également voulu traduire les pensées de la population, ainsi que des enfants. C’est la raison pour laquelle j’ai fait appel à une chorale d’enfants.

Un autre épisode fascinant est lié à l’épée, dont il est fait référence dans le titre de l’album…

Frank Bornemann : Celle-ci se trouvait bien à l’église Sainte-Catherine-de-Fierbois. Alors qu’elle se trouvait à Tours, Jeanne d’Arc a ordonné qu’on lui apporte cette épée qu’elle savait enterrée sous terre. C’est assez incroyable.

Quels ont été les difficultés rencontrées à l’étape de la composition ?

Frank Bornemann : Dès le départ, j’ai conçu cette œuvre dans le but d’être montée sous forme de spectacle musical. J’ai donc fait en sorte que les scènes s’enchaînent plus rapidement, afin que les spectateurs ne perdent pas le fil de l’histoire. Certains fans regrettent d’ailleurs que certains morceaux comme The Prophecy et Vaucouleurs ne durent pas plus longtemps. Mais j’ai voulu à tout prix éviter que l’ennui ne s’installe.

L’album étant défini comme un opéra-rock, je ne peux m’empêcher de faire des parallèles avec des albums du même type que The Wall (Pink Floyd) ou encore Tommy (The Who)…

Frank Bornemann : Je n’ai en aucun cas été influencé par ces albums. Je préfère de loin Wish You Were Here. En ce qui concerne The Who, j’ai préféré Quadrophenia. Mais je suis tout de même content que les critiques fassent le lien avec ces albums.

Il est monnaie courante que les albums concepts et opéras-rock comportent un thème musical principal qui est repris à divers endroits de l’œuvre. Tu n’en utilises pas, mais j’ai tout de même l’impression qu’une ambiance parcourt l’album…

Frank Bornemann : En effet, tu l’as bien décryptée. Des tonalités ou des motifs qui s’inversent ou changent de rythme tout au long de l’album. Mais cela est sensé se passer dans l’inconscient.

Je conseille d’ailleurs vivement d’écouter l’album d’une traite. Cela se fait pourtant de moins en moins de nos jours…

Frank Bornemann : Il est certain que la consommation de la musique a profondément changé. A titre d’exemple, j’ai la chance que la chanteuse Alice Merton ait accepté de participer à l’album. Elle cartonne actuellement dans plusieurs pays avec son titre No Roots. A l’occasion d’une fête, je me suis rendu compte que de nombreuses personnes avaient téléchargé ce titre sans se préoccuper du nom de la chanteuse. Je n’aurais pas sorti cet album si je n’avais pas acquis ce niveau de notoriété et une communauté de fans aussi active. Aussi, la finalité pour moi est que l’œuvre se monte sur scène.

Je ne peux m’empêcher de voir des ressemblances avec Power And The Passion, le premier album concept d’Eloy sorti en 1975, dont l’histoire se déroule en France. Est-ce un hasard ?

Frank Bornemann : Je n’ai pas d’explication rationnelle. J’ai inventé cette histoire sans savoir qu’une révolte avait réellement éclaté en 1358. J’avais déjà toutes les composantes comme les passages parlés ou encore le fait que les chansons s’enchaînent sans marquer de pause. Avec le recul, je ne suis pas tout à fait satisfait du son. Mais des similitudes avec The Vision, The Sword And The Pyre existent bel et bien, sachant qu’avec ce dernier j’ai pu accomplir la tache telle que je le souhaitais.

Eloy s’est produit au Bataclan en 1983. Je n’ai pas trouvé trace de votre premier passage à Paris. T’en souviens-tu ?

Frank Bornemann : Je crois que nous nous sommes produits à Paris pour la première fois en 1973 à l’Olympia en première partie d’un groupe.

A quand la deuxième partie ?

Frank Bornemann : Je suis en pleine écriture des morceaux. L’album verra le jour en 2018.

Propos recueillis par Thorsten Wollek 

Posted on by Thorsten in Interview

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