Steven Wilson : Hand. Cannot. Erase

Steven Wilson.Portrait 2015.Paris.Michela Cuccagna©

Interview de Steven Wilson

Tout fan de rock progressif n’aura pu échapper à Raven That Refused To Sing, la précédente œuvre de Steven Wilson, qui l’a catapulté au sommet de l’olympe du prog. Son nouvel album Hand. Cannot. Erase paraîtra le 2 mars prochain. D’une créativité sans bornes, Steven Wilson nous surprend avec une œuvre aux sonorités modernes. Il est incontestable que l’album fera partie des œuvres favorites  en 2015. Pour la deuxième reprise (notre dernier entretien date de 2013), nous avons eu la chance de rencontrer Steven Wilson autour d’une tasse de thé dans un hôtel parisien, afin qu’il nous parle plus amplement du concept de l’album.

Steven Wilson.Portrait 2015.Paris.Michela Cuccagna©

L’année 2014 a été assez marquante suite au succès remporté avec ton précédent album The Raven That Refused To Sing. Celui-ci a remporté le prix dans la catégorie “album de l’année” aux Progressive Music Awards. T’attendais-tu à un tel succès ? 

Steven Wilson : Non, car à bien des égards il s’agit de mon album le moins commercial. L’album est seulement composé de six titres et s’articule autour d’histoires de fantômes écrites à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle. L’album ne comporte aucun single potentiel et encore moins des morceaux susceptibles d’être joués à la radio. Ça n’a d’ailleurs pas été le cas. Pourtant, il s’agit de mon plus gros succès à ce jour. C’est fantastique, car cela prouve que plus je suis égoïste et intransigeant dans mes choix musicaux, plus le succès remporté est important. Aussi, je pense qu’il est en mon devoir d’offrir à mes fans de la musique un peu plus recherchée que ce que l’on peut déjà entendre à la radio. Alors que mon nouvel album est différent du précédent, je leur offre de nouveau un intense voyage musical conceptuel.

Venons-en à Hand. Cannot. Erase, ton nouvel album. Comment le définirais-tu comparé à tes précédents albums ?

Steven Wilson : Il est différent de mes précédents travaux. Je n’ai pas pour habitude d’analyser mes albums les uns aux autres. Mais très souvent, le concept et les thématiques orientent mes choix musicaux. Prenons l’exemple de The Raven That Refused To Sing. Les sujets abordés sont un peu démodés, vintage et mélancoliques. Cela ressort clairement à l’écoute de l’album. En ce qui concerne Hand. Cannot. Erase, l’histoire se passe au 21ème siècle dans un environnement urbain.  Logiquement,  j’ai utilisé des  sons électroniques dans l’ère du temps. Il y a plus de variations dans la palette de sons utilisés.

Plus encore sur Hand. Cannot. Erase que sur ton précédent album, tu t’inspires d’un concept.Est-ce une nécessité pour toi ? 

Steven Wilson : L’album The Raven That Refused To Sing était composé d’histoires courtes. Sur Hand Cannot, Erase, cela ressemble plus à une histoire. Ais-je besoin d’un concept ? Je dirais que non. Le concept abordé sur le nouvel album devait me permettre de parler de nombreux sujets qui me préoccupent, notamment la manière dont l’Internet a modifié la façon de communiquer. Mais j’aborde également des sujets comme l’enfance, la nostalgie, l’amour, l’isolation qui peut subvenir dans une grande ville. L’histoire que je raconte a l’avantage d’aborder toutes ces choses, tout en offrant un contenu narratif fort.

Steven Wilson.Portrait 2015.Paris.Michela Cuccagna©

Je trouve  que l’album reflète bien la tristesse qui ressort de l’histoire. Justement, revenons rapidement au concept de l’album. J’ai eu du mal à croire à cette histoire (le corps de Joyce Carol, une jeune femme, est retrouvé décomposé dans son appartement londonien après 3 années. Ni ses amis, ni sa famille ne se sont préoccupés de son absence). Quand en as-tu entendu parler pour la première fois ?

Steven Wilson : En fait, l’album ne parle pas directement de Joyce Carol. Je m’inspire seulement de son histoire. Je me rappelle très vaguement avoir entendu parler de cette histoire aux infos il y a une dizaine d’années. J’ai cherché des hypothèses sur la personne de Joyce Carol. J’ai pensé qu’il s’agissait d’une femme âgée. En regardant le documentaire qui lui est dédié, le choc fût d’autant plus important en apprenant qu’il s’agissait une jeune et belle femme très appréciée par son entourage. Pourtant, personne ne s’est préoccupé de son absence pendant deux années. C’est une histoire extraordinaire. Et plus j’y pensais, plus je comprenais qu’il était facile de disparaitre dans une grande ville, entouré de millions de gens. Il est étonnant de voir comme il est facile de disparaître. J’ai commencé à faire des parallèles avec mon histoire, car j’ai moi-même vécu de longues années en plein cœur de Londres. Je n’ai jamais su comment s’appelaient mes voisins de palier. Je n’ai jamais rien appris sur eux, et inversement. Entre temps, j’ai déménagé à quelques kilomètres en dehors de Londres, dans un petit village. Pas moins d’une semaine après avoir emménagé, je connaissais toutes les personnes vivant dans ma rue. C’est à ce moment précis que j’ai commencé à analyser cette situation contradictoire. Plus grande la ville dans laquelle tu habites, plus il est facile de devenir invisible.

En démarrant l’écriture de Hand. Cannot. Erase, la direction musicale que devait prendre cet album était-elle clairement définie dans ta tête ? 

Steven Wilson : Il y a deux explications aux styles musicaux utilisés sur cet album. Premièrement, je souhaitais faire quelque chose de différent de The Raven That Refused To Sing. Pour moi il n’y a rien de pire que de me répéter artistiquement parlant. Pourtant, l’industrie musicale te pousse à faire l’inverse, et ce d’autant plus que tu rencontres du succès avec un album. Ce qui fut le cas avec The Raven That Refused To Sing. L’autre raison, c’est la manière dont le concept influence directement  le style musical. Il était évident qu’en racontant l’histoire d’un personnage qui vit au 21ème siècle, j’utilise des sonorités plus modernes. C’était volontaire de ma part d’utiliser des sonorités électroniques, car j’apprécie ce style et l’écoute peut-être davantage que le rock traditionnel. Cela faisait donc sens que je m’en inspire.

A l’écoute de l’album, Perfect Life ressort clairement. Je ne te cache pas que j’ai un petit faible pour ce morceau. La fin du morceau me donne la chair de poule à chaque fois.

Steven Wilson : Il s’agit également de l’un de mes morceaux préférés sur cet album. Un magnifique clip paraît d’ailleurs dans les prochains jours. Je définirais ce morceau comme triste et joyeux à la fois. Je vais t’expliquer pourquoi. Le morceau porte sur la nostalgie, car le personnage se souvient de moments très joyeux de sa vie. Mais il y a aussi ce sentiment de mélancolie qui l’accompagne, étant donné que ces moments sont révolus. Jamais tu ne retrouves les sensations de ton premier baiser, de ta première histoire d’amour ou de la découverte de la musique à l’adolescence.

Dès la première écoute de Hand. Cannot. Erase, j’ai trouvé que l’écoute intégrale était plus facile que surThe Raven That Refused To Sing. Comment expliques-tu cela ?

Steven Wilson : Pourtant Hand. Cannot. Erase dépasse la durée de The Raven That Refused To Sing d’une dizaine de minutes. Je l’explique de la manière suivante. Il est plus diversifié musicalement. L’album est composé d’humeurs et d’émotions différentes. Cela se traduit donc par des titres joyeux,  mélancoliques et nostalgiques. Tu y trouves des morceaux de type pop, électro, rock progressif et acoustiques. C’est donc tout à fait naturel que l’écoute intégrale semble courte. A l’inverse, The Raven That Refused To Sing te fait rentrer dans ambiance mélancolique caractérisé par un sentiment de désespoir et de perte, qui parcourt l’intégralité de l’album.

Que souhaites-tu que les gens retiennent après avoir écouté Hand. Cannot. Erase ?

Steven Wilson : Le disque reflète ma vision du monde actuel et de la vie moderne. Je n’aime pas imposer quoi que ce soit aux auditeurs. Je vois l’art plutôt comme un moyen de leur présenter un miroir. Je leur demande donc s’ils s’y reconnaissent et s’ils comprennent bien que nous sommes face à un problème. Certaines personnes pensent peut-être qu’il est tout à fait acceptable que des jeunes s’isolent physiquement et ne communiquent plus qu’à travers l’Internet. Je ne trouve pas cela acceptable. Le titre Home Invasion parle de cela. Mais je ne veux imposer ma propre opinion à qui que ce soit. Je préfère leur présenter un miroir reflétant la société actuelle en leur demandant ce qu’ils en pensent.

Le groupe qui t’accompagne est resté stable depuis The Raven That Refused To Sing. De quelle manière votre collaboration a-t-elle évolué et cela a-t-il eu des répercussions sur le son ?

Steven Wilson : Au moment de l’enregistrement de The Raven That Refused To Sing le groupe était totalement nouveau. C’était également la première fois que je travaillais avec Guthrie Govan (guitare). Entre temps, nous avons joué ensemble tout au long d’une tournée. Les connaissant mieux maintenant, je les pousse à aller au-delà de ce qu’ils ont l’habitude de faire, particulièrement Guthrie. Il est connu pour mettre l’accent sur la vitesse de son jeu. Je n’adhère pas spécialement à cela. Mais je sais qu’il est également capable de jouer des parties un peu plus expérimentales. Mais il faut l’y pousser. Cela a inévitablement modifié le son du groupe.

Steven Wilson.Portrait 2015.Paris.Michela Cuccagna©

Tu seras à l’Olympia le 25 mars prochain dans le cadre de la tournée.

Steven Wilson : Oui, j’adore ce lieu. J’y ai déjà joué avec Porcupine Tree (2009). Mes parents étaient dans le public ce soir-là. Je garde de très bons souvenirs de ce concert. Espérons que la date à venir soit tout aussi mémorable.

De ville en ville, les artistes prétendent constater des différences entre les publics. Que peux-tu dire du public parisien ?

Steven Wilson : C’est tout à fait juste ! Prenons l’exemple de Lille, Bordeaux et Paris, les publics y sont totalement différents les uns des autres. La réputation du public parisien n’est pas toujours bonne. Il a pourtant toujours été particulièrement enthousiaste en ce qui me concerne. J’ai toujours été accueilli de manière très positive.

Le côté visuel du concept est très important pour toi afin de prolonger l’expérience auditive. Tu as d’ailleurs prévu de sortir ton album sous différents formats.

Steven Wilson : J’adore travailler sur ces différents formats, principalement sur la version vinyle et la version très limitée. Il s’agira de la plus belle édition spéciale que j’ai pu créer.  Celle-ci reprend l’idée de la vie du personnage principal sous forme d’un journal. Tu y trouveras des documents glissés entre les pages sous forme de photos polaroids, des lettres et cartes postales, sa carte d’identité. Il y a un tel souci du détail que le travail c’est avéré énorme.  Je ne l’ai pas encore eu entre les mains car nous sommes seulement au stade de l’impression. Un site complet est d’ailleurs consacré à l’album sous forme de blog.

S’agissant d’un concept, as-tu prévu de jouer l’intégralité de l’album sur cette tournée ?

Steven Wilson : J’ai pour intention d’en jouer la quasi-totalité. Mais il sera entrecoupé de morceaux tirés de mes précédents albums, car certains titres collent parfaitement au concept et aux sujets abordés sur Hand. Cannot. Erase.

Steven Wilson sera à l’Olympia le 25 mars 2015. Nous avions assisté à son dernier passage à Paris l’année dernière.

Propos recueillis le 19 janvier 2015 par Thorsten Wollek / Photos : Micchela Cuccagna

 

Posted on by Thorsten in Interview, pop, rock, rock/pop

Repondre